lundi 2 juin 2008

Philogelos.

Esclave de comédie phlyaque, cratère à figures rouges du Groupe de Lentini-Manfria, v. 350-340 av. J.-C., musée du Louvre



Le Philogelos (l'ami du rire) est le plus ancien recueil de blagues connu en Occident. Les historiens s'accordent à dire que l'ouvrage a été écrit vers le II-IIIeme siècle après Jésus-Christ bien que les plus anciens manuscrits retrouvés datent du X éme siècle.
Une des blagues (la 62) en effet fait référence au millénaire de Rome.

C'est un intellectuel qui assiste à la fête célébrant le millénaire de Rome. Apercevant un athlète vaincu en train de pleure, il lui dit, pour le consoler : "Ne t'en fais pas ! Au prochain jubilé du millénaire, c'est toi qui gagneras!"

L'humour chez les grecs comme les romains était une pratique sociale et littéraire très répandue. Les plus grandes personnalités de cette époque n'hésitaient pas à faire usage de l'humour. L'empereur Auguste était réputé selon Macrobe pour son sens de l'humour de même que Jules César qui aurait réuni des blagues de son gout.
Cependant le Philogelos est la seule collection antique à avoir survécu au temps. D'autres collections grecques ou romaines comme les cent cinquante volumes d'histoires drôles que Melissos, maître de l'empereur Auguste aurait composés ont disparus.
Le rire chez les grecs avait un but thérapeutique, il avait tendance à adoucir les effets de la mélancolies.

Le Philogelos est également un témoin de son temps. On retrouve ainsi des histoires traitant de cortèges funéraires, de marchés ou même encore de mauvaises aventures dans les bains publics (qui sont souvent assez crues).

La traduction française de cet ouvrage est accompagné de notes en fin de pages permettant de mieux cerner certaines blagues qui paraissent obscures à la première lecture dues à des habitudes sociales révolues ou à des jeux de mots intraduisibles.

Les blagues traitent à chaque fois de personnages particuliers possédant des caractères bien définis.

Le personnage qui recueille le plus de blagues dans cet ouvrages est l'intellectuel (scholaticos). L'intellectuel est un personnage difficile à saisir. Celui-ci n'a pas vraiment un profil particulier (il peut être jeune, vieux etc).
Mais on s'accorde à dire que c'est un personnage qui a perdu le sens des réalités à force de trop fréquenter l'école et les livres. Il confond souvent les choses et connaît alors des situations délicates. A chaque personnage, je vous donnerais des exemples de blagues et j'ajouterais évidemment des explications à celle qui sont difficile à cerner.

5. C'est un homme qui rencontre un intellectuel et lui dit : "Monsieur l'intellectuel, je vous ai vu en rêve et je vous ai parlé. - Je suis navré, répond l'autre, j'étais occupé, je ne vous ai pas remarqué."

39. Deux intellectuels se promènent ensemble. L'un deux aperçoit une poule noire. "Mon frère, dit-il, j'ai l'impression que son coq est mort à celle-la."

55. C'est un intellectuel plein d'humour qui est à court d'argent et qui vend ses livres. Il écrit alors à son père : "J'ai une bonne nouvelle : je commence à vivre de mes livres".

88. C'est un intellectuel qui rentre chez lui après un voyage à l'étranger. Il gravit une colline élevée et s'exclame tout surpris : "La dernière fois que j'ai marché sur cette route, ça descendait. Comment se fait-il que çela ait changé si vite et que maintenant la route monte?".


Après l'intellectuel viennent les citoyens de trois villes renommés qui attirent sur leurs nom tous les ridicules : Abdère, Cymé et Sidon.

118. C'est un Abdéritain qui se promènent et aperçoit un homme atteint d'hydrocèle* en train de pisser. "Celui-là, s'écrie-t'il, il a de quoi pisser au moins jusqu'à ce soir !".
* Un hydrocèle est un gonflement pathologique (mais indolore) du testicule, dû à une accumulation de liquide.

128. "C'est un gouverneur sidonien qui voyage sur un chariot. Comme les mulets sont fatigués et ne peuvent plus avancer, le cocher les détache pour qu'ils broutent un peu et se reposent. Mais une fois libérés, il détalent. Le gouverneur dit alors au cocher : "Abruti ! Tu vois les mulets courent très bien, c'est le chariot qui nous freine et qui n'arrive pas à avancer."

173. " C'est un Cyméen qui vend du miel. Quelqu'un arrive, le goûte et déclare qu'il est très bon. "Je sais bien, dit le Cyméen, et je ne le vendrais sûrement pas si un rat n'était pas tombé dedans."

L'homme pourvu du sens de l'humour (eutrapélos).
148. C'est un homme spirituel chez un coiffeur bavard. Ce dernier lui demande : "Comment je vous coupe?" Et l'autre : En silence.

149. C'est un homme spirituel qui se fait agresser dans des thermes. Il fait comparaître comme témoin le personnel de l'établissement. Alors que la partie adverse récuse les employés sous prétexte qu'ils ne sont pas fiables, la victime déclare : "Si j'avais été agressé dans le cheval de Troie, j'aurais fait comparaître comme témoins Ménélas, Ulysse et Dioméde, mais, comme l'agression a eu lieu dans les thermes, c'est nécessairement le personnel des thermes qui connait le mieux les faits*."
*. La blague repose sans doute sur un jeu de mots obscène. Le teste dit littéralement : "Si j'avais été agresssé (ou violé) dans le cheval de bois... mais comme l'agression a eu lieu dans le bain...é; or les mots désignant le bain (balaneion) a rapport avec le gland (balanos), qui signifie aussi, en grec, l'extrémité du pénis; enfin le nom de l'employé des thermes (parakhutès) signifie " celui qui verse dans", et pourrait désigner l'agresseur.


Après ces personnages important viennent d'autres personnages secondaires.

L'avare.

105. C'est un avare qui ne mange que des olives. Comme on lui demande pourquoi, il répond : "La partie extérieure me sert de nourriture, le noyau de combustible, et, après mon repas, je m'essuie les doigts dans les cheveux, si bien que je n'ai pas besoin de prendre le bain". "


Le vantard.

108. C'est un vantard qui aperçoit son serviteur sur la grand-place, lequel revient tout juste de son domaine de campagne. "Comment vont (tous) nos moutons?" demande t'il ; l'autre lui répond " L'un dort, l'autre pas*."
*La grand-place (agora) est la place du marché. Elliptique, le récit omet de dire que le vantard pose sa question assez fort pour être entendu d'un grand nombre de gens. La réponse du serviteur révèle que le troupeau du vantard se réduit à deux têtes.


L'idiot.

109. C'est un idiot qui est en procès. Il entend dire qu'aux enfers les tribunaux rendent des arrêt justes... et, du coup, il se pend.

Le grincheux (Les histoires sont souvent teintés d'un humour noir très moderne) :

183. C'est un homme qui va trouver un médecin grincheux et lui dit : "Docteur, je ne peux rester ni couché ni debout, et je ne peux pas non plus m'assoir - Eh bien ! lui répond le médecin, il ne te reste plus qu'a te pendre. "

191. C'est un homme qui demande à un grincheux ou il habite. "Chez moi", répond le grincheux.


Les gens incompétents :

201. C'est un homme qui rentre de voyage et va trouver un devin incompétent pour lui demander des nouvelles de sa famille. Le devin lui dit : " Tout le monde va bien, y compris ton père." Comme l'homme lui signale que son père est mort depuis dix ans, le devin réplique : "Alors, c'est que tu ne connais pas ton véritable père..."


Le froussard :

207. C'est un chasseur froussard qui se fait poursuivre toute la nuit en rêve par un ours. Il décide de louer des chiens et les fait dormir à coté de lui.

Le fainéant :

211. Ce sont deux fainéants qui dorment ensemble. Un voleur arrive, leur subtilise une couverture et l'emporte. L'un des deux hommes s'en rend compte et dit à l'autre : "Lève-toi ! Rattrape le ! Il nous a volé une couverture ! " Mais l'autre répond : "Laisse courir ! On le coincera quand il reviendra pour prendre le matelas."


Les jaloux :

215. C'est un propriétaire jaloux qui, voyant ses locataires heureux, les met à la porte".


Le goinfre*.
(* Du terme grec : limoxèros. Désigne les boulimiques) :


220. C'est un professeur de gymnastique goinfre qui aperçoit un gâteau pendu en l'air. "Descend ! lui dit-il. viens réciter ta leçon ! sinon je viens te chercher et je te donne une correction !".


L'ivrogne :

230. C'est un ivrogne qui ouvre une taverne, et qui met en faction un ours devant la porte.


Les gens à mauvaises haleines :

239. C'est un jeune tragédien qui est aimé de deux femmes, dont l'une a mauvaise haleine et l'autre mauvaise odeur. La première lui dit : "Chéri, donne moi un baiser !", et la seconde "Chéri, prends-moi dans tes bras !" L'acteur se met alors à déclamer : "Hélas ! Que faire ici? entre deux maux, me voila pris*!".
* Référence à une tragédie perdue.

Le glouton :

243. C'est un glouton qui est invité par un ami à venir cueillir des fruits. Il se remplit le ventre de figues et de raisin. il se couche et, au cours de la nuit, il a l'estomac qui le travaille; du coup il s'imagine qu'il voit son ami assis sur le figuier en train de l'inviter à manger des figues. Il le rejoint et ensemble ils décident de chier du haut de l'arbre. Il pousse et... défèque sur sa couverture. l se réveille alors et constate les dégâts puis il nettoie sa couverture et se recouche. Il voit de nouveau en rêve son ami assis sur le figuier, qui lui propose, comme avant, de montrer sur l'arbre. Levant alors les yeux vers lui, il lui dit : " Tu veux encore te payer ma tête, et que je souille ma couverture en croyant chier du haut du figuier. Mais cette fois, je ne me ferais pas avoir : je vais chier d'abord, et je monterai après." Il pousse donc à nouveau et salit une fois de plus sa couverture.


Les femmes lubriques :

244. C'est un homme jeune qui dit à sa femme* : "Chérie, qu'est ce qu'on fait? On dîne ou on fait l'amour? - Comme tu veux, répond t'elle, mais on n'a pas de pain".
* Dans le texte grec, la femme est définie d'emblée comme "nymphomane" (aselgés).


Le misogyne* (* en fait, le mysogunaios, héros de ces blagues, n'est pas un misogyne au sens moderne, mais un homme qui ne supporte pas sa propre femme) :

248. C'est un homme quui déteste sa femme et qui est à l'article de la mort. "S'il t'arrive quelque chose, lui dit sa femme, je me pends!" Il tourne alors son regard vers elle et lui dit : " S'il te plaît, fais-moi ce plaisir pendant que je suis encore en vie".


Ce qui frappe, ce sont certains thèmes et jeux de mots qui sont encore usités aujourd'hui.
Preuve que l'humour traverse les siècles.

1 commentaires:

Prométhée a dit…

Bonsoir cher Samael,
Je crois que c’est bien la première fois que je laisse un commentaire sur ton blog. Il se trouve que l’article me correspond bien par conséquent, j'y aurais laissé un commentaire sans ton harcèlement via MP :p. Humour et Grèce antique, un parfait mélange pour que je réagisse! Bien qu’étant un tantinet moderne, j’ai apprécié cet humour assez fin et subtil. D’ailleurs, je compte bien m’acheter ce livre pour pouvoir le savourer pleinement et non par bribes à travers ton blog. J’espère néanmoins que je ne serai pas le seul à être motivé pour acheter ce livre lequel, semble-t-il, mérite d’être lu. Je te souhaite d’autres lectures aussi passionnantes et à bientôt, [par MP je suppose :-)].

Prométhée